NOTE : Cette chronique vous est proposée par Hind du site Envie De Bien Grandir.

 

« Le plus dur n’est pas de devenir bilingue, le plus dur c’est de le rester » , « tout le monde peut devenir bilingue, encore faut-il le rester » nous disait une prof de didactique des langues.

Ces répliques venaient à la suite d’un témoignage d’une étudiante dont le fils, alors âgé de 6 ans, comprenait le Nippon car il fréquentait depuis 3 ans un atelier de Japonais pour enfants situé pas loin de chez elle.

 

A l’époque, je trouvais la prof très pessimiste ; bein oui, cet enfant a déjà fait un sacré bout de chemin puisqu’il était en mesure de comprendre et d’élaborer des structures en Japonais.

J’ai nuancé mes propos à son égard des années plus tard. Ce fut lorsque j’ai revu des enfants issus de l’immigration qui étaient entrés à l’école alors qu’ils ne connaissaient pas un seul mot en Français, s’exprimant uniquement dans la langue d’origine des parents, et qui à présent étaient incapables de produire une phrase complète dans cette langue d’origine, ne possédant qu’un stock limité de mots, cela fait froid dans le dos, non ?

 

Qu’est-ce qui c’est passé ??? Comment peut-on perdre tous les acquis d’une langue ? Quel est l’intérêt d’apprendre une langue si c’est pour l’oublier quelques années plus tard ? et surtout comment faire pour que cela n’arrive pas avec mes enfants ? C’est à ces questions que le « Guide à l’usage des parents d’enfants bilingues » apporte des réponses.

 

L’auteur :

Barabara Abdelilah-Bauer. Elle en a fait des choses cette bonne femme. On y va ? Cette professeur de langues est devenue psychosociologue après une formation de linguiste. Mère de trois enfants plurilingues, elle a co-fondé un jardin d’enfants bilingue, est consultante et formatrice, est éditrice du site www.bilinguisme-conseil.com, elle est fondatrice d’une association de formation et d’information sur le bilinguisme www.cafebilingue.com.

Elle est également auteure du Défi des enfants bilingues. Personnellement, ayant lu ses deux ouvrages, je ne peux que conseiller celui dont il est question aujourd’hui, ça suffit largement pour se familiariser avec le monde du bilinguisme et pour construire son projet familial.

 

Le livre : Guide à l’usage des parents d’enfants bilingues

 

Première partie : En route vers le bilinguisme

L’auteure s’intéresse aux motivations des personnes qui apprennent une nouvelle langue. On découvre alors la différence entre la motivation instrumentale qui consiste à apprendre une langue pour des raisons purement spéculatives (business, promotion, etc…) et la motivation intégrative animée par le lien affectif que l’on entretient avec cette langue, par l’envie que l’on a de « s’intégrer » au groupe qui communique dans cette langue. On apprend alors que sur le long terme, c’est le deuxième type de motivation qui est à privilégier.

Cette différenciation est très importante, car l’auteure insiste énormément sur la question du sens. Et on ne parle pas du sens que « l’adulte » donne au fait que son enfant doit apprendre une langue, non, il est question du sens que « l’enfant » donne lui même à son apprentissage de la langue. J’ai bien aimé une phrase de l’auteure qui résume cette idée :

 

« les parents proposent et l’enfant dispose »

 

En d’autres termes, oui moi le parent j’arrive à concevoir l’importance de l’apprentissage de l’anglais (ou autres) , oui j’arrive à me projeter dans le long terme, oui, il est important que mon fils sache parler anglais car plus tard, sur le marché du travail, il aura plus de facilités…. bref on connaît la chanson… mais la réelle question est : pour mon enfant, est-ce que l’apprentissage de l’anglais en vaut la peine là tout de suite MAINTENANT ??? Quel sens lui donne-t-il aujourd’hui et non demain ?

Quand bien même vous vous sentiriez compétent pour parler plusieurs langues à votre enfant, ou que vous auriez trouvé le cours de langue idéal, il est prudent de respecter une règle simple : ne vous demandez pas quelle utilité aura plus tard une troisième ou quatrième lange pour votre enfant, mais quel sens a ou peut avoir cette langue pour lui maintenant. Réfléchissez aussi à vos liens avec cette langue, avec ses locuteurs et avec la culture qu’elle véhicule.

 

Du coup, l’auteure insiste sur cette recherche de sens. Et là, on va pouvoir constater que selon le cas, du bilinguisme, les stratégies à mettre en place sont différentes.

 

En effet, dans le cas des couples mixtes (vivant dans le pays d’origine de l’un ou de l’autre), où le parent de culture/langue étrangères décide de parler sa langue d’origine, l’apprentissage de cette langue d’origine n’est pas réduit à une simple transmission d’un outil communicationnel, cela va plus loin, il s’agit là de la transmission de tout un pack dans lequel on retrouvera les valeurs, les émotions, toute une culture. En d’autres termes, c’est tout un héritage familial qui est transmis en même temps que le langage. L’enfant comprend que pour communiquer avec papa ou avec maman, j’ai intérêt à m’investir dans cet apprentissage.

 

L’auteure revient également sur les parents immigrés pour qui, contrairement aux familles mixtes pour lesquelles la langue d’un des parents est celle du pays de résidence, ici la langue étrangère est la langue familiale des deux parents. Dans ce cas, la situation peut s’avérer complexe selon que l’on a affaire à une langue valorisée ou non, appréciée ou pas. En effet, des parents émigrés anglais qui s’installent en France trouveront plus de soutien, de compréhension, voire de l’émerveillement au sein de la société s’ils décident de parler anglais à leurs enfants. Est-ce le cas pour des parents venus d’Algérie ou du Sénégal ? On constate une hiérarchisation des langues selon leur prestige, selon qu’elles sont considérées comme socialement désirables (l’anglais, le français) ou pas (comme le wolof, les dialectes maghrébins …) . Hélas, cette hiérarchisation est transmise de manière consciente ou non à l’enfant. Inconsciente, par exemple, lorsque le parent confinera sa langue d’origine à la maison, ou alors lorsqu’il baissera le ton en public pour ne pas que les gens l’entendent parler cette langue dévalorisée. Consciente, quand on aura dit délibérément aux familles d’abandonner cette langue sous prétexte qu’elle fait barrière à l’apprentissage de la langue nationale.

 

Pour étayer mes propos, je me vois dans l’obligation de vous citer deux anecdotes. La première est tirée du livre :

Maria est d’origine espagnole. Tous les jours, elle dépose sa petite fille à la crèche du quartier. Elle lui parle espagnol, même en présence du personnel de la crèche. Les puéricultrices se montrent admiratives : « c’est bien, votre fille sera bilingue ! », l’encouragent-elles. Un jour, Maria est interpellée par Aida, une auxiliaire de la crèche, d’origine sénégalaise. Sa petite fille fréquente également la crèche. Aida lui parle essentiellement wolof. « C’est bizarre, constate Aida, les puéricultrices vous disent que c’est bien de parler espagnol avec votre fille. Mais à moi, elles me disent qu’il serait temps que je parle français à ma fille, sinon elle ne l’apprendra jamais.

 

Quant à la deuxième, il s’agit d’ une anecdote personnelle :

J’accompagnais il y a deux ans de cela, un neveu alors âgé de 8 ans pour une sortie scolaire. Dans le bus , il y avait un jeune du même âge que mon neveu, que nous nommerons M. Ce dernier venait d’arriver en France il y a à peine un mois. M était un garçon d’origine marocaine vivant en Espagne, il était parfaitement bilingue espagnol/ dialecte marocain. Dans le bus, vu qu’il y avait deux trois enfants qui se « débrouillaient » en dialecte marocain/ algérien, la discussion a rapidement pris un air « oriental » (folklorique diraient certains) avec le jeune M.

L’un des enseignants se leva alors et dit : « Ah non, il faut parler en français avec M, pas en arabe, le but est qu’il apprenne le français ! »

Bon jusque là, je me suis dit, il n’a pas tord, d’ailleurs j’ai toujours prôné l’immersion totale pour l’apprentissage d’une langue, donc oui uniquement l’arabe avec sa famille, et le français à l’école, ça me va ça. Mais, oui il a bien un mais, il ajouta :« par contre j’accepte que M vous parle en espagnol comme ça vous pourrez également apprendre l’espagnol !  » et Toc, un beau curriculum caché gratuit, offert, comme ça, 5 minutes avant d’arriver à destination ! C’est quoi le problème avec l’arabe ? Et ça faisait quoi si M avait décidé de parler arabe pour apprendre arabe à ses petits copains ? Mais qu’est ce que cet enseignant vient de transmettre à ces enfants ?

 

Bref je m’éloigne sans m’éloigner car c’est bien de ça dont il est également question dans cette première partie : la valorisation d’une langue, le sens qu’on lui donne facilitera son apprentissage.

 

D’ailleurs c’est cette question du sens qui prend tout son sens (pardon pour la répétition) dans le cas des familles monolingues qui cherchent à faire acquérir une nouvelle langue à leurs enfants. L’auteure insiste sur le fait que pour ces familles, il est très important de se poser cette question du sens, en effet, vu qu’avec toute sa famille, son entourage, ses amis, l’enfant parle en français, que va-t-il donc gagner à apprendre une nouvelle langue ? Qu’est ce qui va le motiver à apprendre cette nouvelle langue ? Il est important de se poser cette question, car c’est en trouvant des réponses à cette question que va se construire la méthode d’apprentissage. En effet, la motivation pourra par exemple être, le fait de communiquer avec la prof de l’atelier d’anglais (encore faut-il que l’enfant l’apprécie), le fait de communiquer avec un correspondant, … Donc donner du sens, autrement dit, une âme à une langue, demande souvent des efforts (avec pour idéal, selon l’auteure, l’immersion dans le pays en question afin que l’enfant comprenne que cette langue est attachée à tout un pays, toute une histoire, toute une culture)

 

Je cite l’auteure : « Les voyages dans le pays d’origine des parents sont bien entendu un moyen idéal pour rafraîchir le lien avec leur langue et leur culture. »

 

Voici un témoignage qui va dans ce sens :

Depuis que mon fils est né, nous passons chaque été deux mois dans ma famille en Russie. Il y fréquente même l’école locale pendant un mois. Après quelques jours d’hésitation en russe, tout lui revient. Au bout de deux mois, il parle mieux russe que français. Quand on revient en France, l’inverse se produit. Il manque de mots en français, mais tout lui revient après quelques jours. Grâce à ces séjours, notre fils de 6 ans s’exprime parfaitement en russe et en français

 

L’auteure nous détaille également les avantages que présente le bilinguisme.

Sincèrement, ça donne envie de s’y mettre très rapidement ! Que des bonnes choses au menu. On y apprend que les bilingues de par la mine d’or des sources d’informations qu’ils ont, développent des compétences communicatives et culturelles. Comme le précise Colin Baker, «  les bilingues peuvent regarder le monde à travers deux fenêtres différentes ». Ils développent également des attitudes plus tolérantes que les monolingues, c’est comme si le bilinguisme était « un remède contre l’ethnocentrisme » . L’auteure mentionne également l’impact du bilinguisme sur les capacités cognitives et sur les capacités à innover . Diverses recherches sont citées pour étayer toutes ces informations.

 

Enfin the last but not least, le bilinguisme développe des facilités pour apprendre d’autres langues et ça c’est génial !

 

Juste une précision pour que l’on soit sur la même longueur d’ondes, quand on parle d’enfants bilingues, bien que la pensée dominante veuille que l’on pense à un petit garçon parlant français et anglais, on parle bien d’enfants qui parlent deux langues et ce, quelque soit la 2ème langue, on est d’accord à présent ? Donc oui le petit garçon issu de l’immigration parlant français et arabe dialectal, turc ou wolof est concerné par tous les bénéfices que j’ai cités ci-dessus, oui le petit français d’origine marocaine qui parle français, dialecte marocain et même berbère est carrément TRILINGUE (et ouais!).

 

Là je viens à bout de la première partie (je vous rassure, les autres parties seront beaucoup plus courtes, il faut bien que je vous laisse lire un peu 😉 ), celle que j’ai préférée dans ce livre, celle qui nous pousse à une réelle remise en question, celle qui fait que le travail de réflexion commence une fois le livre refermé. Celle qui nous pousse à la fameuse question : et maintenant je fais quoi ?

 

Je fais quoi ? bein je lis les autres parties lol

 

Les autres parties ne sont pas moins intéressantes, elles sont justes différentes, plus pragmatiques, donc tout autant nécessaires.

 

En effet, après les questionnements nés suite à la première partie, l’auteure ne nous laisse pas sans pistes, bien au contraire.

 

Deuxième partie : Un monde à facettes multiples : la famille bilingue

Ici, l’auteure revient sur les ingrédients nécessaires pour une éducation bilingue réussie (fréquence des échanges par exemple), sur les aléas de l’environnement tel que ce fameux prestige (ou non) de la langue que nous avons cité plus haut, un passage très intéressant est aussi consacré à toutes ces idées reçues selon lesquelles l’apprentissage de deux langues simultané pourrait engendrer des troubles du langage (retard de langage, bégaiement, …) .

Vous aurez également un éclaircissement sur le choix de la méthode ; langue qui change de manière régulière (par exemple matin arabe, après-midi français), langue qui change selon le lieu, « one parent-one language » (un parent-une langue). D’ailleurs l’auteure nuance les bienfaits de cette célèbre méthode du « un parent-une langue » en précisant l’âge de l’enfant où elle est performante et les limites qu’elle présente.

 

Troisième partie : Les langues, l’enfant et l’école

L’auteure revient sur les difficultés que peuvent rencontrer les enfants parlant une langue minoritaire lorsqu’ils arrivent à l’école. La pression, liée à un manque d’information, que connaissent les parents les poussant souvent à parler la langue majoritaire à leurs enfants. De plus, vu que l’enfant passera un temps considérable à l’école, il est courant qu’il finisse par parler la langue majoritaire à la maison. C’est pourquoi l’auteure insiste sur l’importance de valoriser et renforcer la langue minoritaire par différents moyens tels que la jeune fille au pair, les ateliers de langue, les groupes de parents-enfants, les albums et livres d’histoire…

Dans cette même partie, elle revient sur l’enseignement des langues à l’école : écoles bilingues, LV1, LV2, ELCO (enseignement des langues et cultures d’origine). Le dispositif ELCO, vous avez peut être connu ça également, ce sont ces cours de langues d’origine proposés (entre autres) aux écoliers maghrébins et turcs en fin de journée. Je me souviens que déjà à l’époque je me demandais pourquoi on nous offre ces cours QUE à nous ? En d’autres termes, pourquoi ma copine caroline n’avait pas le droit de rester avec moi alors qu’elle en mourrait d’envie ? Et bien là, l’auteure vient de m’expliquer que l’objectif de ces cours était de permettre aux élèves de maintenir des liens avec leurs racines « en préservant la possibilité d’un retour au pays » Comme ça c’est dit 🙂

 

Quatrième partie  : Apprendre une langue étrangère

Cette partie répond notamment à des questions tout autant concrètes que légitimes telles que : « à quel âge commencer ? », « faut-il être doué pour les langues ? », « qu’en est-il de la durée d’exposition ? ». On y reviendra sur l’immersion comme étant la méthode idéale.

 

En conclusion, je dirais que l’auteure a bien choisi d’intitulé son livre « guide » car c’est bien un livre qui nous aide à y voir plus clair, qui nous aide à dresser une ligne directive. Ce livre nous encourage à conscientiser notre pratique, à nous poser les bonnes questions. En tant que parent, qu’est ce que j’attends de l’apprentissage de telle ou telle langue pour mon enfant ? Dans quel projet s’inscrit cet apprentissage ? Comment faire en sorte à ce que cet apprentissage résiste au temps. Ce n’était peut-être pas voulu, mais c’est un livre qui nous renvoie également à notre propre histoire familiale…

 

————————————-

Notre avis personnel :

 

Les – :

  • Certaines notions étant communes à différentes parties, on peut parfois avoir l’impression de relire la même chose, mais ce n’est pas dérangeant.

 

Les ++++ :

  • C’est un livre récent, il date de juin 2012.
  • Très simple et agréable à lire.
  • Truffé de témoignages.
  • Porte bien son nom, c’est vraiment un guide pratique à l’usage des parents

 

Ce livre vous intéresse, aidez-nous en l’achetant chez Amazon :